LETTRE DE BALTHAZAR (54)

d’Ibiza à Port Camargue

du Vendredi 11 Juillet au Lundi 28 Juillet 2014

Vendredi 11 Juillet 9h. Approche en douceur par ce matin calme, par grand ciel bleu, de ce superbe isthme de sable entre Espalmador et les Trocados qui sépare Ibiza de Formentera, îles que les anciens appelaient Pithiuses (îles des Pins). Tiens, on n’avance plus. Je me suis échoué en douceur, sans rien sentir, car la dérive relevée vers l’arrière (et restant libre de se relever davantage en cas d’obstacle) pour approcher les faibles profondeurs (descendue Balthazar cale 3,60m, relevée 1,20m) a fait un frein naturel dans le sable. Je continuais à avancer un peu trop pour nous rapprocher de la plage ! Mal réveillé de notre longue traversée depuis Gibraltar je fais la bêtise d’utiliser le propulseur d’étrave pour faire pivoter Balthazar en même temps que je mets une marche arrière énergique pour me désengager. C’est la manœuvre idéale pour faire avaler par les deux hélices du propulseur d’étrave le nuage dense de sable et débris de coquillages expédié vers l’avant par la puissante hélice principale (hélice tripale repliable de 660mm de diamètre), nuage qu’Eckard voit passer à la proue ; résultat de ma sottise : un grain de sable un peu plus gros ou un débris de coquillage vient se coincer dans l’étroit entrefer (de l’ordre du mm) entre les hélices du propulseur d’étrave et son tube qui les contient et bloque brièvement l’arbre : caramba ! le sifflement du moteur électrique qui tourne fou après rupture probable d’une pièce de la transmission achève de me réveiller. Cela me rappelle l’autre fois où cela m’était arrivé en 2009 en quittant de nuit la marina du bas du Fort à Pointe-à-Pitre, au voisinage du coffre qui supportait la pendille avant. Un bout entre deux eaux ? Je ne l’ai jamais su car après avoir plongé à la sortie du joli passage de la Rivière Salée séparant les deux ailes de papillon que forme la Guadeloupe nous constations que les hélices tournaient librement sans débris les encombrant. Dans mes oreilles résonne l’acronyme du gars sympathique, ancien des Coast Guards, qui réparait mon antenne radar à New York (antenne foudroyée à Rio Grande do Sul) : B.O.A.T cela veut dire Broken, One Another Thousand ($) !

Balthazar étant équipé de deux safrans qui améliorent nettement la stabilité de route au portant on ne peut bénéficier par contre dans les manœuvres de port du coup de fouet efficace donné par le jet de l’hélice sur un safran unique braqué ; avec un bisafran le jet passe sans effet entre les deux safrans. Privé de propulseur d’étrave et du coup de fouet il va falloir nous dépatouiller dans les marinas avec le seul effet de la vitesse sur les safrans et faire donc avec une faible manoeuvrabilité à basse vitesse jusqu’à ce que la pièce soit remplacée lors de l’estive à Port Camargue. Les constructeurs devraient équiper les bateaux modernes munis de deux safrans d’un mini safran devant l’hélice pour résoudre ce problème. Mon ami Marc Chocat (rencontré à Fernando de Noronha, puis à Ushuaia et ensuite en Antarctique) en a installé un efficace sur son voilier Shag 2, dériveur intégral 16m alu qu’il a dessiné et construit en bonne partie lui-même. Il va falloir que je regarde si Garcia peut m’en installer un dans des conditions raisonnables.

Un bain très agréable dans cette eau turquoise achève de nous réveiller avant le petit déjeuner.

Revoilà Ibiza, escale que nous avons toujours appréciée, bien placée sur la route Atlantique-Méditerranée que nous avons souvent empruntée dans les deux sens avec Marines. Sa cathédrale et la vieille ville enceinte de puissants remparts du XVIième siècle, en pierres ocres, perchées sur la colline dominent son vaste port bien protégé. Eivissa comme on l’appelait autrefois est bien emblématique, avec sa voisine Palma, de la longue histoire tumultueuse et souvent sanglante du monde méditerranéen. Déjà lieu d’échanges avec les Grecs, les Phéniciens et les Ibères quelques 1500 ans avant Jésus Christ(AC), elle passe sous la domination de Carthage au VIième siècle (AC). C’est ici que serait né le fameux Hannibal qui fit si peur aux Romains avec ses éléphants. Après la chute de Carthage ceux-ci, après s’être emparé en 123 (AC) de Majorque, associent à l’Empire par un pacte la prospère cité carthaginoise. Pendant le déclin de Rome les Vandales de Gunderic déboulent et dévastent l’île en 426, mais sont à leur tour chassés par les armées byzantines. Eivissa se retrouve ainsi intégré à l’empire d’Orient en 553.

Mais s’était sans compter les Wisigoths qui chassent les byzantins au VIIième siècle. Les Maures et les Normands y firent ensuite des incursions, disons des razzias, sans toutefois s’y établir. Malgré la résistance de Charlemagne, qui s’était efforcé d’en faire une « marche » en 798 les Maures installent pour cinq siècles leur domination sur l’ensemble des Baléares, sous l’obédience du califat de Cordoue. C’est souvent d’ici qu’Al-Andalus lance ses expéditions et razzias sur les côtes catalanes et françaises.

Les chrétiens acceptent mal cette domination musulmane sur les Baléares. En 1113 une flotte appareille de Pise et Rome, alliée à Raymond Béranger III, comte de Barcelone. Après des combats acharnés ils réussissent à mettre le wali (gouverneur) maure en fuite mais les renforts barbaresques pointent à l’horizon et les Pisans à bout quittent précipitamment Majorque.

Il faudra attendre Jacques Ier (Jaime I), né à Montpellier et souverain d’Aragon, vigoureux catalan batailleur, brutal, poète à ses heures, galant et sans scrupules. A 21 ans il se lance dans cette conquête et débarque dans la baie de Santa Ponsa, entre Andratx et Palma avec 15000 fantassins et 1500 cavaliers venus de tous les recoins du Royaume. Il en vient même de Pau, d’où étaient originaires deux de ses lieutenants, Raymond et Guillaume de Moncade, pour se joindre à cette sainte croisade. Après la déroute des musulmans et un siège de Palma qui dure trois mois les Baléares sont incorporées au royaume catalano-aragonais. Mais une calamité affecte régulièrement l’archipel : les pirates barbaresques, soutenus par les Turcs, pillent, rasent et tuent au cours de leurs razzias périodiques. Formentera doit être abandonnée. Les côtes se couvrent de tours de guet, les villes se ceinturent de remparts, les villages s’installent sur les collines à l’intérieur. Il faudra attendre la victoire des Espagnols sur les Turcs à Lepante en 1571 pour ouvrir une période d’accalmie.

Connaissez-vous la marina la plus chère du monde ? Non ? Moi, oui. Je l’ai découverte à Ibiza. La marina nueva de Ibiza vous demande d’ailleurs, en précédant votre question, si vos connaissez le prix d’una noche : c’est onze fois le prix de Port Camargue où je laisserai Balthazar au mois d’Août ! Je fais répéter trois fois mais suis bien obligé d’accepter de me faire ainsi racketter car l’autre marina plus abordable (le quintuple seulement…) est complète et Anne-Marie arrive demain matin en ferry. Je dois maintenant la ménager et ne peut envisager de l’embarquer dès son arrivée avec son sac de voyage en annexe sur la plage de Talamanca ourlée de beaux rouleaux mettant l’annexe et ses occupants cul par-dessus tête. Entre le propulseur d’étrave et cette marina c’est ma fête aujourd’hui ! Cela s’arrose, au milieu d’énormes yachts ostentatoires, par un Ti Punch à bord du Balthazar devenu soudain minuscule. Ici, la taille des yachts, c’est comme la définition de l’infini en mathématiques : désignez-moi un superyacht (un nombre) je vous en trouve toujours un plus gros (un nombre plus grand). Tiens celui-là dispose pour accéder à son premier niveau de réception depuis la plateforme arrière d’embarquement de deux étages de larges marches d’escalier illuminées dignes des marches du festival de Cannes. Grand comme un paquebot il emporte hélicoptère, rivas et autres vedettes rapides, antennes gigantesques… Je n’imagine même pas le budget quotidien de cette fortune flottante. Si je fais la proportion à la surface occupée du coût d’une nuit à la marina d’Ibiza je tombe sur 16x800=10800€ mais ce n’est que le tout petit sommet de l’iceberg. Il faut aussi loger l’entretien d’une telle usine tout inox et bourrée d’électronique, d’hydraulique, de clim, de pompes, de moteurs monstrueux, de groupes électrogènes fournissant des centaines de KW…Le château de Versailles est ridicule à côté, une modeste maison de campagne.

L’autre caractéristique de ces superyachts à moteur est leur aspect m’as-tu-vu au sens propre. Ils rivalisent le soir de projecteurs aux couleurs variées illuminant les volées de grands escaliers, soulignant les rembardes inox et autres coursives, éclairant l’eau sous leur ligne de flottaison, illuminant leur nom. Les nouveaux riches dans toute leur splendeur. Heureusement qu’il y a le monde de la voile. Là les superyachts sont racés, raffinés et discrets. Deux mondes. L’un qui aime la mer, l’autre qui se montre à la mer. Un trait caractéristique : au mouillage dans la très jolie cala d’En Burgit sur la côte Est de Mayorque ; pendant la nuit un bon clapot rentre, agitant les bateaux. Au petit matin plus un seul superyacht à moteur arrivés la veille à grand bruit dans un essaim d’annexes à gros moteurs ; ils sont partis précipitamment dans la nuit rejoindre une marina à eaux plates. Les voiliers dont un superbe sloop britannique d’environ 25m aux lignes tendues des croiseurs régatiers RORC d’avant guerre sont tous là pour appareiller tranquillement un par un après le petit déjeuner pour rechercher une cala mieux abritée.

Samedi 12 Juillet 8h du matin. Anne-Marie, un peu abasourdie par la lumière et la chaleur, débarque du ferry de Barcelone (elle n’a plus le droit de prendre un avion). Chaleur des retrouvailles après un mois de mer du capitaine célibataire.

Le soir nous retrouvons Margarita ! Ma copine des régalos d’Ibiza est à poste. Elle tient toujours SAM’S, sa taverne d’une des petites rues jouxtant le port. Embrassades, c’est la cinquième fois en effet que nous venons y déguster une excellente et copieuse paella valencienne. Quand je fais observer à cette femme solide et qui mène avec autorité son affaire que ses tables ont maintenant envahi toute la rue elle me répond avec un sourire satisfait « con la edad se gana » (avec l’âge on gagne). Quand, à minuit, elle s’en va discrètement et quelque peu fatiguée (elle est sur le pont depuis 10h du matin) car elle aussi a pris une quinzaine d’années depuis notre première visite, laissant au personnel le soin de traiter les dernières tables et ranger la taverne, elle siffle un garçon, sifflet bref et perçant de sa bouche, et nous fait servir une liqueur de l’amitié pour boucler la soirée. Jean, mon beau-frère, quelque peu anxieux de s’asseoir pour manger une paella au risque de rater le ferry qui devait l’emmener il y a quelques années à Barcelone, s’en souvient sans doute. Margarita avec autorité l’avait fait asseoir en lui disant qu’elle lui signalerait le moment où il devrait rejoindre le quai d’embarquement tout proche. Et le signal du départ lui fut effectivement donné au milieu des conversations à l’heure dite. Jean eut son ferry. Anne-Marie me dit que c’est la Madeleine (voir la description du personnage dans la lettre de Balthazar N°6, lettre de Clifton) des Baléares. Elle n’a pas tort probablement.

Il y a deux Ibizas : celle des quais et des ruelles attenantes, quartier des bars, tavernes, boîtes de nuit branchées, disk jockeys dans les rues bruyantes, boutiques de mode « adlib » (habillez-vous ad libitum, comme il vous plaira). Nos gazelles n’y résistent pas : Nicole achète une robe à dominante verte, Anne-Marie à dominante bleue , robes courtes,fluides et bariolées, Béné (dicte) un chemisier blanc et un minishort à triple rangées de dentelles à semer l’émeute dans son joli village de Noyers près de Tonnerre.

Dans cette Ibiza là des drag queens, jolies filles en minishorts rase bonbon ou aux tenues les plus excentriques attirent les flâneurs et tout une faune dans leurs tavernes.

Mais il y a aussi l’Ibiza de la vieille ville. On y accède par l’une des rares portes franchissant les épaisses murailles. Une rampe en belles dalles anciennes, à la pente et aux petites marches permettant la montée des cavaliers et voitures à cheval, conduit à la porte principale. Dès la poterne franchie on trouve une atmosphère plus calme et plus familiale, des ruelles en pente où les habitants prennent le frais sur le pas de leur porte, les vieilles dames agitant leur éventail.

C’est dans ces ruelles étroites conduisant en lacets à la cathédrale que nous avions assisté avec Anne-Marie à la procession du Vendredi Saint, au milieu d’une foule d’habitants très recueillis et endimanchés, alors que les touristes étaient encore absents.

Lundi 14 Juillet. Par un temps toujours aussi superbe nous empruntons le passage entre Ibiza et les parois élancées de l’Isla Vedra. Arrivée au couchant à la cala Moli, mouillage aux eaux limpides au pied de belles villas cachées dans les pins. Que la baignade dans une eau à 26° est délicieuse après la chaleur de la journée.

Le tour se poursuit par un mouillage agréable et bien protégé par des îlots à San Miquel de Balansat, petite station balnéaire au NW de l’île, puis un autre relativement sauvage à l’Ouest de l’île Tagomago au NE de l’île. Dans ce dernier, par un beau soleil couchant, le calme est venu après le départ des quelques bateaux qui y passaient la journée, celui d’un skieur nautique tracté par un skidoo qui rejoignent la côte et l’éloignement d’un hélicoptère privé qui vient de décoller d’une grosse villa que l’on devine, isolée sur cette île, en haut de la petite falaise dominant la crique. Ti punch dans le silence de cette crique aux couleurs dorées par le couchant. Ti punch d’autant plus apprécié qu’Eckard et Bertrand viennent de collaborer étroitement avec succès pour démonter, et surtout remettre en place dans sa boîte, l’encliqueter et prétendre le diabolique ressort spiralé du lanceur/démarreur du moteur hors bord de l’annexe que j’avais fait sauter en laissant échapper maladroitement la manette et son bout en pleine extension.

Jeudi 17 Juillet : une belle navigation au près bon plein puis petit largue nous ramène par petite brise et mer plate à Espalmador. Nous mouillons au même endroit, au passage à gué, cordon de sable sous moins d’un mètre d’eau transparente, entre Espalmador et Los Trocados. Le même équipage retrouve un peu ici les magnifiques mouillages des Bahamas, dans très peu d’eau, dont le souvenir continue à enchanter nos rêves. Mais ici, en ce moment, il y a plus de monde ! Débarquement en annexe le lendemain matin et marche sur la plage de sable blanc vers son extrémité qui passe à gué par temps calme. Aujourd’hui la brise maintient un courant trop fort pour se risquer à rejoindre Los Trocados mais la baignade en retrait est superbe.

En fin d’après midi Bertrand, notre grand photographe, interrompt précipitamment le cérémonial du Ti Punch pour faire une photo extraordinaire : il saisit le soleil couchant inscrivant exactement son disque dans l’épaulement en creux de l’aiguille de Vedra et attrape, presque en même temps, un voilier qui se découpe sur l’orbe de notre chère étoile. N’oublie pas le Copyright, Bertrand !

L’an prochain tes cartes postales feraient un tabac à Ibiza.

Vendredi 18 Juillet. Nous avons du mal à nous arracher à ce très beau mouillage pour rejoindre Ibiza après la baignade. Une nuit à un prix extravagant, cela suffit ; nous avons la chance d’obtenir la dernière place disponible à la marina de Botafoch, contigüe et aux meilleurs services que sa voisine pour un prix moitié moins astronomique (ce qui reste d’ailleurs astronomique), comprenne qui pourra.

Dîner sympathique de relève d’équipage à la plaza del sol sur les remparts réunissant tout l’équipage que quitte B§B (Bertrand et Bénédicte) ainsi que Claude (Carrière) et Philippe (Guérin) qui viennent d’arriver.

Philippe est un garçon calme et agréable. Marin amateur de beaux voiliers, il est l’heureux propriétaire d’un Tofinou, élégant dayboat aux lignes tendues et aux vernis resplendissants qu’il bichonne à l’anneau situé devant son appartement d’été dans la jolie cité lacustre de Port Grimaud. Quand ses vernis sont impeccables il prend part aux régates de St Tropez où s’affrontent de superbes yachts de course de la grande époque. Il nous fit bien rire en évoquant son entrée à l’école des Beaux Arts. En effet lorsqu’il informa son père de son intention de faire ce choix, celui-ci qui lui dispensait une éducation rigoureuse et traditionnelle s’exclama fort mécontent : « mais c’est une école pour les zazous ! ».

Je n’avais plus entendu ce qualificatif depuis mon adolescence. Comme beaucoup d’entre vous l’ont oublié ou, pour les plus jeunes, l’ignorent la mode des années 40, pour les jeunes voulant affirmer comme chaque génération leur rébellion et leur identité vis-à-vis de leurs parents et de la société dans laquelle ils vivent, était reconnaissable à leurs vêtements anglais ou américains et à leur amour du jazz. Lancés par Cab Calloway avant guerre (« je suis swing, zazou zazou, zazou dé.. ») ils s’opposèrent avec leurs vêtements et leurs cheveux trop longs non seulement à leurs parents mais aussi à l’ordre moral du régime de Vichy qui les traitait de judéogaullistes, pas moinss, et même aux soldats allemands et aux Nazis qu’ils défiaient. Ils étaient contemporains de l’existentialisme. Boris Vian par exemple était proche d’eux parce qu’ils étaient d’abord « très très swing et qu’ils aiment le jazz ».

Bien entendu Patrick n’obéit pas à son père et fit les Beaux Arts. Cela ne l’empêcha pas de faire une belle carrière en ayant travaillé puis créé sa propre entreprise dans le domaine d’équipements hydrauliques spécialisés notamment dans le traitement des eaux. Dans ce cadre il a beaucoup travaillé dans divers pays d’Afrique. Comme quoi les Beaux Arts aussi mènent à tout. Est-ce comme un clin d’œil aux zazous de ta jeunesse que tu portes encore, Patrick, des cheveux relativement longs ?

Mardi 22 Juillet. La calèche nous transporte au petit trot en se faufilant dans les ruelles étroites des vieux quartiers de Palma. Cela permet ainsi à Anne-Marie de suivre les vagabondages de l’équipage dans la vieille ville élégante que nous retrouvons avec plaisir. Nous passons devant des porches joliment sculptés laissant entrevoir les patios intérieurs d’anciens palais ou demeures de notables de l’époque arabe ou aragonaise. La cathédrale gothique est imposante. On pouvait distinguer nettement depuis le joli mouillage où nous avions atterri à Majorque hier, à l’entrée de la baie de Palma, ses arc boutant effilés en pierre ocre soutenant une immense voûte dominant avec deux petites tours la ville et ses remparts. A l’intérieur nous avons admiré des ostensoirs, des reliquaires et d’autres objets du culte d’autrefois d’une richesse à la fois prodigieuse et excessive. Des chapelles latérales vouées à tel ou tel saint occupent chaque espace entre les piliers soutenant la voûte de cet immense navire. Bien entendu après la reconquête par Jaime 1er elle fut édifiée sur la mosquée détruite. La reconquista était aussi celle de la religion et des âmes.

Nous terminons notre journée de tourisme par un dîner dans un restaurant très ancien de Palma en reprenant en coeur avec des troubadours de passage E Viva Espagna.

Appareillage le lendemain, le capitaine expliquant à l’équipage qu’il va l’emmener mouiller dans une des plus belles calanques de Majorque, la cala Figueira dont Anne-Marie et moi gardions un très beau souvenir lors de notre dernière visite avec Marines. Horreur et damnation : après une belle navigation à la voile et virage au couchant de la pointe SE de Majorque nous découvrons à l’approche une agglomération d’immeubles affreux construits sur le promontoire qui l’abrite. Nous pénétrons sans illusions le cœur serré dans ce qui fut un écrin sauvage de pins dominant une eau turquoise et transparente : le cauchemar se poursuit par l’invasion des pentes et l’encombrement du fond de la calanque par une jetée et des coffres de mouillages encombrés de bateaux. Imaginez pour ceux qui connaissent la merveilleuse calanque d’En Vau, joyau de nos calanques marseillaises, et le plateau de Castel Vieil qui la domine envahis par des immeubles (heureusement que nos calanques marseillaises ont maintenant été classées en Parc National pour les protéger des bétonneurs). Quel sacrilège que cette destruction d’un lieu d’où la magie a disparu ; demi-tour et fuite devant ce massacre révoltant.

Nous trouvons un peu plus loin une calanque plus ouverte et où seules quelques villas basses se tapissent sous les pins. Un Ti Punch n’arrive pas complètement à nous consoler après la baignade malgré cet endroit agréable.

Le lendemain une houle rentre qui rend les mouillages forains de cette côte Est inconfortables. Nous passerons la nuit à la Cala d’Or. Une importante marina et un ensemble immobilier de constructions basses élégantes font de cette calanque étroite, très profonde et sinueuse un lieu agréable et avenant. Malgré un environnement luxueux et des installations impeccables c’est la marina la plus abordable des Baléares. C’est ici que Marines avait séjourné quelques semaines en toute sécurité il y a une quinzaine d’années. Avec Michel (Guyot) nous l’avions retrouvé tout rouge de poussières du Sahara en revenant le chercher.

Justement BALTHAZAR a droit à un grand lavage avant le Ti Punch.

Les salades de l’été c’est agréable mais quand le Capitaine qui n’a pas mangé de bonne viande rouge depuis quelque temps aperçoit une Steak House il craque devant un jumbo Tbone et l’équipage lui fait la gentillesse de le suivre.

Vendredi 25 Juillet. Alcudia sur la côte Nord de Majorque. Vers 18h nous recevons à bord Marie Do et son mari Jean. Marie Do est une très sympathique collègue de médecine, amie de longue date d’Anne-Marie, officiant dans la même spécialité au CHU de Lille. Ils nous emmènent dîner dans le village de Llubi, à l’intérieur de l’île. Jean, qui lui est directeur d’hôpital à Béthune, y a hérité de sa mère majorquine une maison typique qu’il est en train de rénover. La terrasse sur laquelle nous dînons offre une belle vue sur ce gros bourg campagnard aux maisons basses et aux tuiles cuites par le soleil généreux de Majorque. Elle offre aussi une vue splendide sur les montagnes qui se découpent dans le couchant en dominant cette sorte de plateau, lieux que Jean n’hésite pas à parcourir en VTT malgré la chaleur de l’été. Ici on est loin du tumulte touristique de la côte et une calme plénitude nous envahit. Charme de la campagne.

Dimanche 27 Juillet après midi. Le cap Creus apparaît à l’horizon puis bientôt le Cap Béar. Ce dernier, lieu statistiquement le plus venté de France, a aujourd’hui un aspect débonnaire. Le sémaphore qui le domine et avec qui j’ai un échange à la VHF pour vérifier la pression du lieu et l’étalonnage de mon baromètre rappelle qu’ici la tramontane peut y souffler très dur soulevant parait-il une mer dangereuse. Aujourd’hui le temps est stable. Une faible brise à jolie brise nous a emmené du Nord de Majorque jusqu’ici en route directe après un court épisode au moteur au début. La nuit fut calme et splendide.

Juste derrière ce cap nous pénétrons dans un port profond et bien abrité : Port Vendres. De jolies maisons étroites et colorées bordent toute la rive Nord de ce port entouré de montagnes, évoquant les mêmes petites maisons de pêcheur du port de Cassis. Sur la rive droite une halle maritime nous rappelle que port Vendres fut un port de commerce actif, notamment du temps de l’Algérie, comme nous le rappelle Philippe qui s’y est embarqué. Aujourd’hui un splendide superyacht, ketch magnifique de plus de 50m de longueur y est accosté. Au-dessus un cirque de vignobles dominent le port et lui confère un attrait certain.

Lundi 28 Juillet. A midi en quittant Port Vendres sous deux ris et un force 6 de WNW débouchant du Lauragais je décide de me placer à l’Ouest de la route directe calculant qu’avec l’arrondissement de la côte et l’arrivée de l’air des Cévennes et plus loin du Rhône le vent d’Ouest tournerait au NW. Il avait fallu renvoyer de la toile dans la brise devenue jolie brise et faire une trajectoire au largue. Bingo ! A l’approche du Cap d’Agde le vent hâle progressivement au NW et la trajectoire qui nous emmenait vers Sète s’arrondit comme prévu pour faire route directe maintenant sur Port Camargue.

22H. Balthazar file en douceur par une petite brise de NW sous le vent de la côte. Cette marche princière, à 6 nœuds dans un bateau immobile en apparence, nous fait encore davantage apprécier le Ti Punch et l’inoubliable Ray Charles qui l’accompagne. Il y a un couple d’heures le cap d’Agde émergeait au soleil couchant au-dessus de cette côte plate. La montagne St Clair était apparue rapidement après nous signalant Sète. Maintenant, la nuit venue, le feu puissant 1 éclat 5s de son port nous fait des signes par le travers. Un bateau de croisière tout illuminé en sort et coupe notre route en s’éloignant dans la nuit. Ville illuminée, montagne Saint Clair parsemée de lumières, ligne horizontale des lumières de bord de mer. Comme souvent au moment de passer tard à table un grain passe qui nous oblige à reprendre deux ris et à réduire le génois. Une trentaine de minutes après le calme revient.

Dieu que la navigation de nuit est belle. Plaisir ressenti par tout l’équipage d’une arrivée aussi belle après une croisière réussie.

Aux parents et ami(e)s qui nous font la gentillesse de s’intéresser à nos aventures nautiques à travers ce carnet de voyages.

Equipage de Balthazar : Jean-Pierre et Anne-Marie (d’Allest), Eckard (Weinrich), Nicole (Delaittre), Claude (Carrière), Philippe (Guérin).